Il y a cent cinquante ans, dans un village de Beauce ou du Perche, on ne faisait pas venir le docteur pour une fièvre. Il habitait au chef-lieu de canton, souvent à deux heures de cabriolet, et sa visite coûtait plusieurs journées de salaire d’un ouvrier agricole. On l’appelait quand il n’y avait plus d’autre solution.
Avant lui, il y avait le jardin, l’armoire aux tisanes, la voisine qui avait « le don » et le rebouteux du hameau d’à côté. Dans bien des familles, on disait que le médecin arrivait juste avant le curé. C’était à moitié une plaisanterie.
Pouvoir aller chez un généraliste ou acheter des antibiotiques à la pharmacie du bourg, c’est donc très récent à l’échelle de l’histoire des campagnes. Et la question qui se pose aujourd’hui dans les zones rurales, celle de la distance entre un malade et un médecin, ressemble beaucoup à celle d’autrefois.
Le rebouteux, la matrone et le barreur de feu
Le rebouteux remettait les épaules démises, les poignets foulés, les chevilles tordues dans un sillon. Il n’avait aucun diplôme, mais il avait vu passer des centaines d’entorses et connaissait les articulations au toucher. Certains étaient réputés à trois cantons à la ronde et recevaient le dimanche, après la messe.
Pour les accouchements, on faisait appel à la matrone, une femme du village qui avait aidé sa mère ou sa tante. Au XVIIIe siècle, la mortalité des mères et des nouveau-nés inquiétait assez le pouvoir royal pour que Louis XV charge une sage-femme, Angélique du Coudray, de parcourir le royaume. Elle formait les matrones à l’aide d’un mannequin de tissu grandeur nature qu’elle appelait « la machine ». On dit qu’elle en a formé plusieurs milliers en un quart de siècle.
Restaient ceux qui « barraient » le feu. On les appelait aussi coupeurs de feu. Ils récitaient une prière à voix basse au-dessus d’une brûlure, et la douleur était censée tomber. Cette tradition a survécu bien plus longtemps qu’on ne le croit : certains services hospitaliers gardent encore, sans le crier sur les toits, le numéro d’un coupeur de feu que des patients demandent avant une séance de radiothérapie.
Entre ces guérisseurs et le vrai médecin, il y a eu pendant presque tout le XIXe siècle un échelon intermédiaire, l’officier de santé. Créé en 1803 pour soigner les campagnes, il faisait des études plus courtes que le docteur en médecine et n’avait le droit d’exercer que dans son département. Charles Bovary, le mari d’Emma chez Flaubert, en est un. Le titre a été supprimé en 1892, et seuls les docteurs en médecine ont pu exercer à partir de là.
De 25 à 80 ans d’espérance de vie : le basculement de la médecine rurale
Les chiffres donnent le vertige. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’espérance de vie à la naissance tournait autour de vingt-cinq ans en France. Un siècle plus tard, elle atteignait quarante-trois ans. Elle dépasse aujourd’hui les quatre-vingts ans.
Ces vingt-cinq ans ne veulent pas dire qu’on mourait jeune adulte. La moyenne était surtout tirée vers le bas par les tout-petits : à cette époque, près d’un enfant sur quatre n’atteignait pas son premier anniversaire. Les autres mouraient d’infections qu’on soigne aujourd’hui en une semaine, comme une plaie qui s’infecte, une diarrhée l’été ou une pneumonie l’hiver.
Ces deux chiffres, vingt-cinq puis quarante-trois ans, étaient affichés dans l’exposition La médecine de campagne, des croyances populaires à la médecine scientifique, présentée de septembre 2018 à septembre 2019 à la Maison de la Beauce, à Orgères-en-Beauce. On y voyait des extracteurs de dents, des clystères, des crachoirs, des objets dont personne ne devinait l’usage, et une clef de Garengeot. Cet instrument porte le nom d’un chirurgien du XVIIIe siècle. On le glissait contre la dent, on tournait d’un coup sec, et la dent venait, souvent avec un morceau de gencive.
Dans les années 1830, la France faisait aussi une consommation folle de sangsues, sous l’influence du médecin Broussais, qui voyait dans la saignée un remède à presque tout. On en importait plusieurs dizaines de millions par an. Les mares de certains villages servaient d’élevage.
Le vrai tournant est arrivé plus tard, avec les vaccins et l’hygiène. La vaccination contre la variole existait depuis le début du XIXe siècle, mais elle ne devient obligatoire qu’en 1902. Il a fallu encore des décennies pour qu’on se lave systématiquement les mains avant un accouchement à la ferme, et que l’eau du puits ne voisine plus avec le tas de fumier.
Le « sang de rate », une affaire beauceronne
En Beauce, le mot qui faisait peur, c’était le « sang de rate ». C’est le charbon, une maladie qui tuait les moutons en quelques heures et pouvait contaminer les bergers. Zola en parle dans La Terre. Certains champs avaient la réputation d’être maudits : les troupeaux qui y pâturaient tombaient malades, année après année.
L’explication est venue de Pasteur et de son équipe, à la fin des années 1870, en Eure-et-Loir, à Saint-Germain-la-Gâtine. On enterrait les bêtes mortes du charbon sur place. Les spores restaient dans le sol, et les vers de terre les ramenaient à la surface. Les premières vaccinations de troupeaux en conditions réelles ont eu lieu en 1881 près de Chartres, à Barjouville, quelques semaines après la célèbre démonstration de Pouilly-le-Fort, en Seine-et-Marne.
L’alimentation et du corps racontée parles os et les silos anciens

Pour remonter plus loin que les registres paroissiaux, il faut creuser. Sur un squelette, un anthropologue lit une vie entière : une arthrose précoce des vertèbres chez un homme de trente ans qui a porté des sacs toute sa vie, une fracture mal ressoudée, des genoux usés.
Les dents parlent aussi. De fines stries horizontales sur l’émail signalent une famine ou une grave maladie pendant l’enfance. Et les caries se multiplient à partir du moment où l’on mange surtout des céréales, en bouillie ou en pain. Dès le Néolithique, la vie de cultivateur a laissé des marques dans la bouche.
On trouve aussi des surprises, comme des crânes trépanés dont l’os a cicatrisé. Le patient avait donc survécu à l’opération, parfois des années. Il y a cinq ou six mille ans, quelqu’un savait déjà ouvrir un crâne sans tuer la personne.
Sur les plateaux céréaliers du Centre, une bonne partie de ce qu’on sait vient de l’archéologie préventive. Avant chaque autoroute, chaque zone d’activités, les archéologues sondent le terrain. Le chantier de l’A19, entre Artenay et Courtenay, a fait sortir de terre des fermes gauloises, des villas gallo-romaines et un grand nombre de silos souterrains.
Ces silos en forme de poire, fermés par un bouchon d’argile, conservaient le grain plusieurs années. Les premiers grains germaient, consommaient l’oxygène, et le gaz carbonique tuait les insectes et les moisissures. Une partie de ce qui nourrissait les hommes, et de ce qui abîmait leurs dents, sortait de là.
Ces fouilles ont nourri l’exposition La Beauce à travers les âges, montée avec l’Inrap entre 2017 et 2018. Les enfants pouvaient y fouiller eux-mêmes dans des bacs de sable. L’hiver suivant, l’exposition itinérante du Service d’archéologie préventive du Loiret, « Voyage archéologique au cœur du Loiret », a pris le relais, avec des ateliers de peinture rupestre pour les plus jeunes. France 3 l’avait retenue parmi ses idées de sorties pour les vacances d’hiver en Centre-Val de Loire.
Plantes médicinales, eau du sous-sol et santé environnementale
Les jardins de simples viennent des monastères. Vers l’an 800, un texte attribué à Charlemagne, le capitulaire De Villis, dressait déjà la liste des plantes à cultiver dans les domaines royaux, aromatiques et médicinales mêlées. Les villages ont fait la même chose à plus petite échelle, au bout du potager.
On y trouvait la mauve pour les toux sèches, le bouillon-blanc pour les bronches, le sureau dont les fleurs en infusion faisaient transpirer la fièvre. Au bord des rivières et des fossés humides poussait la reine-des-prés. Elle contient des dérivés salicylés, proches de ceux de l’écorce de saule, et son ancien nom latin, Spiraea, a donné la syllabe centrale du mot aspirine.
Ces remèdes de grand-mère n’étaient pas tous inoffensifs. La digitale, qui pousse en lisière de bois, a donné un médicament du cœur au XVIIIe siècle, et elle peut tuer à petite dose. Les herboristes de village savaient doser, et ils se trompaient parfois.
Aujourd’hui, en Beauce, c’est surtout l’eau qui pose question. Ce grand plateau calcaire, que l’article de Vikidia sur la Beauce présente aux enfants comme le grenier à blé de la France, repose sur l’une des plus grandes nappes d’eau souterraine du pays. Elle alimente les puits, les forages d’irrigation et une bonne partie de l’eau du robinet de la région.
Sous les champs cultivés, la nappe récupère une partie des nitrates et des pesticides. Plusieurs captages d’eau potable ont dû être fermés ou leur eau mélangée à une eau moins chargée pour rester sous les seuils. Dans les vallées humides, comme celle de la Conie, la rivière disparaît certaines années quand la nappe baisse, puis réapparaît.
Pour qui veut voir comment ces questions se croisent sur le terrain, le site Natura 2000 des plaines et vallées d’Eure-et-Loir rassemble des liens vers les acteurs de l’eau, de l’agriculture et des milieux naturels du secteur. Les herboristes d’autrefois cueillaient dans ces mêmes fonds de vallée.
Le retour de la question des distances
Le médecin de campagne du XIXe siècle faisait ses tournées à cheval ou en cabriolet, par des chemins défoncés l’hiver. Balzac en a fait un héros dès 1833, avec le docteur Benassis du Médecin de campagne. Dans les années 1920, l’automobile a raccourci les tournées. Le téléphone a suivi, plus lentement, et il a fallu attendre longtemps pour qu’une ferme isolée puisse appeler le cabinet sans envoyer un enfant à vélo.
Un siècle plus tard, on retrouve le même problème. Le Centre-Val de Loire est souvent cité comme la région la moins bien dotée en médecins généralistes. Dans certains cantons d’Eure-et-Loir ou du Loiret, obtenir un rendez-vous prend des semaines, et un généraliste qui part à la retraite ne trouve personne pour reprendre sa patientèle.
Les réponses ont changé de forme. Des maisons de santé pluriprofessionnelles regroupent médecins, infirmiers et kinés sous le même toit. Des cabines de téléconsultation s’installent dans des mairies ou des pharmacies. Certains départements salarient eux-mêmes des médecins. Et les premiers « docteurs juniors », ces internes de médecine générale en quatrième année, doivent être envoyés en priorité dans les territoires qui manquent de soignants.
Pour le reste, le système de santé fait face au même problème qu’en 1880 : un malade se trouve à une heure de route du premier médecin qui peut l’examiner. On compte cette distance en voiture plutôt qu’en cabriolet.



